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"A qui est la Ville ?"

Entretien avec Espasces Possibles

Frantz et Mathieu, fondateurs de Espasces Possibles, étaient de passage à Brest début février pour la présentation de leur conférence gesticulée au Coin d’la Rue.
Profitons-en pour nous entretenir avec eux !

Merci à eux d’avoir répondu à ces questions !
Pour les suivre, un site internet et une page Facebook.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots et nous parler de votre Tour de France à vélo ?

On s’est rencontré en dernière année de master d’urbanisme à Rennes. Après notre diplôme en poche, le début de notre vie professionnelle a été pleine de désillusions. On nous propose des postes d’exécutant, inscrits dans une bureaucratie terrible, on nous coule dans un moule en faisant fondre notre esprit critique. On nous a appris à penser à la place des habitants, à faire sans eux.
On a flairé qu’on allait s’épuiser à essayer de faire changer les choses de l’intérieur, comme beaucoup d’autres avant nous et aujourd’hui. Alors on a voulu continuer à apprendre mais en faisant l’école buissonnière, hors des sentiers battus, par les chemins de traverses et on est parti à vélo faire un tour de France, voir à quoi ressemblait ou pourrait ressembler un "urbanisme autogéré".
Départ mi-avril 2015 ! On a enfourché nos vélos est on est parti pour rouler 5 000 km, on a pris quelque fois le train et on a terminé par un tour en Bretagne en stop les deux dernières semaines de novembre. S’en suivra un ReTour en 2016, chacun retournant durant un mois sur 5 lieux pour le voir fonctionner au quotidien.

On avait lu des articles, entendu parler de collectifs d’architectes qui font des chantiers avec les gens dans l’espace public, de groupes d’habitants qui défendent leur quartier... On voulait voir tout ça de nos yeux et faire marcher nos têtes en même temps que nos jambes.

Vous vous êtes arrêtés à plusieurs reprises en Bretagne et Loire-Atlantique pendant ce tour. Est-ce que vous pouvez-nous parler des initiatives que vous avez rencontré, des lieux dans lesquels vous êtes passés à cette occasion ? Pouvez-vous nous dire quelques mots sur d’autres initiatives que vous avez rencontrés, dans lesquels vous vous êtes impliqués depuis votre Tour de France ?

Grosse question ! Il est pour nous difficile de résumer les initiatives que l’on a vu car il y en a une grande diversité. On a essayé de rencontrer des personnes qui s’impliquaient et transformaient concrètement tous les aspects de notre quotidien. C’est à dire tout ce que l’on fait quand on peut habiter quelque part : le logement, l’espace public, le café, l’épicerie, les lieux de fêtes, les jardins, le conseil municipal... deux thèmes n’ont pas été abordés, la santé et les transports.
En Bretagne nous avons par exemple été à la rencontre de l’hôtel Pasteur à Rennes, un espace public couvert à s’approprier temporairement, du Champ Commun à Augan, un bar-épicerie-brasserie-auberge en SCIC amenant vie, activité et renouveau des imaginaires dans un village, d’un promoteur coopérativiste à Rennes, de l’histoire des Castors à Quimper, du village de Tremargat qu’on ne présente plus, du squat de Roches Blanches à Douarnenez, des GASE (groupement d’achat et de service épicerie), des champs éoliens citoyens autour de Redon dans un desquels Frantz est partie prenante, et bien sûr, de la Zad de Notre-Dame-des-Landes, plus grande zone d’urbanisme autogéré en France, quand bien même les occupants tiquaient de prime abord quand on venait leur dire qu’ils faisaient de l’urbanisme...
Pour avoir une idée de différents exemples de lieux et d’initiatives, le mieux est d’aller faire un tour sur notre site internet.

Mathieu travaille aujourd’hui pour une des initiatives rencontrées durant ce Tour de France, la Nizanerie, association d’habitants sur l’île de Nantes s’étant réappropriés la rue Paul Nizan. Située dans un quartier populaire que la métropole nantaise s’apprête à rénover et gentrifier, cette rue était encore un parking sauvage avec un projet de voie de bus il y a encore 6 ans. Un collectif de jeunes architectes sortant d’études ayant l’envie de travailler non pas pour mais avec les habitants arrive à convaincre la ville d’en faire une rue différente des autres, apprivoisée par les habitants, un espace véritablement public qui invite à la rencontre et à l’action, voire même à l’expression des conflits pour mieux les dépasser. Une rue que ce collectif Fil a accompagné durant 3 ans, le temps pour des habitants du quartier de s’y habituer et de considérer ce lieu comme un perron partagé avec leurs voisins et les autres usagers (skateurs, graffeurs, sans abris, passants, groupes d’amis...). Un temps de maturation qui a permis de collectif de passer la main a une association formée d’habitants du quartier continue à en faire une rue pour tous (par ses ateliers de jardinage, de bricolage, ses apéros débats, ses fêtes) et se veut une boîte à outils pour les projets des habitants de ce quartier.
Recréer un élan collectif autour de valeurs communes n’est chose aisée dans un quartier populaire, composés de populations que les logiques capitalistes et urbanistiques n’ont cessé de fragmenter et d’isoler, et qui ont des difficultés quotidiennes leur semblant plus prioritaires que leur espace de vie. C’est un travail de longue haleine, de mobilisation et remobilisation quotidienne, qui s’effectue côte au côte, qui est à effectuer dans ce type de quartier. Mais lorsque ça marche et que gens retrouvent l’intérêt d’être ensemble et se serrent les coudes, c’est magique !

Lors de vos passages à la rue de Saint Malo à Brest, vous vous êtes intéressés plus largement aux dynamiques sur le quartier de Recouvrance, un quartier en pleine évolution avec notamment l’ouverture des Ateliers des Capucins et un projet de renouvellement urbain en cours.
Qu’est-ce que vous pouvez nous dire à ce sujet ? Est-ce que vous avez pu observer des dynamiques similaires pendant votre Tour de France ?

Le quartier de Recouvrance et en particulier les Capucins connaît le même processus que toutes les métropole. Sous prétexte de construction de nouveaux quartiers, ils vont en faire une communication débordante qui va bien au-delà de la métropole. Sans vouloir remettre en cause sa pertinence ou non, l’arrivée du téléphérique permet de communiquer que Brest est "the new place to be". En gros ils disent (il suffit de voir leurs documents de communication) ici c’est cool, venez investir, créer votre entreprise, entreprendre, vous et vos cadres seront heureux. Ces messages ne s’adressent pas à tout le monde mais bien aux catégories supérieures.
Également, les procédures d’appel d’offre et l’habileté des promoteurs font que seuls les géants du BTP peuvent construire ce genre de quartier, en sous-traitant de la main d’œuvre étrangère ou quelques entreprises locales qui très souvent se font broyé lors de ce genre de chantier et doivent mettre la clé sous la porte comme pour le chantier de la Caserne de Bonne à Grenoble. 19 des 21 entreprises sous-traitante ont dû fermer à l’issu du chantier.
Tout ça n’empêche pas que d’un point de vue urbanistique les Ateliers est une réussite, un lieu génial au gros potentiel,déjà approprié par les brestois où de nombreux usages peuvent cohabiter par son côté modulable ! Il faut donc bien distinguer les choses et ne pas trop regarder le quartier construit derrière.
Les élus l’ont annoncé clairement, ils veulent changer l’image de Recouvrance, quartier populaire proche du centre et bien relié, comme dans d’autres viles en France, et y amener des populations solvables. Cela passe par l’opération des Capucins, par l’OPAH plus bas et l’on sait qu’après tout ça, dans une dizaine d’années c’est sur la rue Saint-Malo qu’ils voudront faire main basse, cet ovni qui fonctionne sans qu’ils ne comprennent vraiment pourquoi ni ne respectent vraiment.

Pendant votre conférence gesticulée, vous abordez largement la question de la gentrification et notamment le fait que des initiatives citoyennes pleines de bonnes intentions (jardins partagés, cafés associatifs, cantines autogérés, urbanisme temporaire,...) y contribuent... un peu malgré elles.
Est-ce que vous pouvez revenir sur ces mécanismes ? Finalement, est-ce une fatalité ? Que peut-on faire pour éviter ça ?

Le problème de la gentrification c’est qu’une population plus riche remplace une plus pauvre. Il y a un manque manifeste d’effort politique pour sortir des logiques de marchandisation du sol et stabiliser les prix du foncier et du loyer à type de logement équivalent qui empêchent les populations pauvres de se maintenir en place. Donc une nouvelle fois les plus pauvres subissent des dominations.
Qu’une population riche s’installe quelque part ce n’est pas un problème si les plus pauvres peuvent rester et continue à trouver leur espaces.
La gentrification est un phénomène sournois. Car comme on l’explique il y a des agents gentrifieurs (nous) et qui ne sont responsable en rien. On va dans ces quartiers car ils sont abordables et qu’il y a encore des espaces de liberté, jusqu’à ce qu’ils deviennent trop cher et que l’on s’en retrouve souvent nous-même (disons la classe précaire et éduquée pour faire rapide) aussi expulsés une fois que l’on a amené les valeurs culturelles dominantes et préparé le terrain pour de grosses opérations immobilières de rénovation.
Pour éviter la gentrification, il faut une maîtrise incroyable du foncier, qui ne suive pas les règle de la spéculation. Il s’agit en premier lieu de ne pas le considérer comme un bien marchand mais comme un bien commun, de reconnaître la fonction sociale du foncier comme dans certains pays d’Amérique du Sud, de débattre vraiment collectivement de l’attribution du droit des sols. Et de ce côté il y plein d’initiatives qui existent : OFS, habitat participatif... et bien sur le logement social.

La posture et la place de l’acteur public par rapport à ces initiatives d’urbanisme autogéré occupe visiblement une place importante dans votre réflexion. Est-que que vous avez pu rencontrer des exemples originaux et "positifs" (co-construction, coopération réelle,...) de relations entre ces acteurs publics et citoyens, en Bretagne et/ou ailleurs ?

A travers l’explication de l’échelle de participation de Sherry Arnstein, on propose que les gens se posent la question "est ce que dans le dispositif de participation qu’on me propose, la population a vraiment du pouvoir ?"
Car beaucoup trop souvent, les élus s’emparent d’un pouvoir qu’ils ne lâchent plus sauf aux intérêts privés qui prennent de plus en plus de place. Ils nous disent "c’est pas possible", nous défendons l’intérêt général... qui n’existe même pas dans la loi. Ils ne font qu’imposer leur vision influencée par les lobbys et l’idéologie libérale dominante. C’est les mêmes logiques pour l’urbanisme, l’agriculture, l’éducation, la santé... on n’invente rien en disant ça.
Par contre il y des communes qui prennent la question démocratique de manière différente, on pense au tout nouveau Saillans dans la Drôme mais il y en a des plus ancien, Vandoncourt dans le Doubs et bien sur Trémargat dans le Kreiz-Breizh qui commence à faire des petits dans les communes alentours. Notre expérience empirique nous pousse à dire que les processus participatifs les plus sincères se déroulent en milieu rural et périurbain dans une moindre mesure, là où la proximité entre les élus et les habitants est la plus grande, où les jeux politiciens et enjeux économiques ne viennent pas autant polluer les débats. Souvent dans ces villages, les initiatives de co-construction sont apparues par le manque de moyens : quand on n’a pas d’argent et de techniciens, on se tourne vers les habitants et on découvre qu’on peut leur faire confiance. Le réseau des élus ruraux bretons, Bruded, suit de près ces questions.

A la fin de votre conférence, vous évoquez le concept de communs afin d’analyser les dynamiques que vous avez observé à différents endroits. Quel est pour vous l’intérêt de ce concept ? Pourquoi s’en revendiquer et que peut-il apporter aux acteurs de la fabrique de la ville ?

Pour poursuivre la réponse à la question précédente, partout autour de nous il y a des gens et des espaces qui ne sont pas contrôlés à 100% par les pouvoirs publics ni par les logiques de privatisation. C’est ce qu’on appelle les communs. La Bretagne est ailleurs riche de ces initiatives.
L’intérêt de ce concept est de rendre le pouvoir à ceux qui sont directement concernés par les ressources dont il est question (nous traitons surtout des espaces de vie) qui vont d’eux-mêmes se responsabiliser et connaître par le collectif des montées en connaissance et en compétence incroyables. Mais, plus important, le principal intérêt des communs est de sortir la ressource d’un statut de marchandise et d’assurer sa pérennité et son partage. Penser en termes de communs n’exclut pas l’expert mais le replacent autrement que comme agent des dominants. Cela n’exclut pas non plus forcément l’élu mais impose la redéfinition de son rôle : gouvernant ou gouverné, arbitre ou contrôleur... ?
En matière d’urbanisme il s’agira d’observer le devenir des villes espagnoles prises par des listes "citoyennes", de leurs institutions et de leur manière de dialoguer avec la base des mouvements sociaux qui les ont porté.
A chaque conférence gesticulée on explique 2 exemples de communs urbains qu’on a croisé durant notre tour. L’autre jour c’était la Zad de Notre-Dame-des-Landes et le village de Celles dans l’Hérault.

On ajoute un dernier petit mot. Cette année c’est les 50 ans du livre de Henri Lefebvre, Le Droit à la Ville, alors on veut dire bon anniversaire mais surtout que c’est le bon moment pour se ré-emparer de ce concept !

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